« Une des périodes les plus turbulentes de l’histoire humaine », selon Bill Gates lui-même. Voilà comment le cofondateur de Microsoft résume, dans son dernier essai publié fin août, ce que l’intelligence artificielle (IA) réserve au monde du travail. Ironie du sort pour l’homme qui traite Bitcoin de théorie du grand fou depuis 2018. Lui qui a passé cinquante ans à pousser la machine technologique plus vite que quiconque demande aujourd’hui, pour une fois, de lever le pied. Problème pour lui : une étude américaine sortie quelques jours plus tôt montre que la fracture qu’il redoute existe déjà, sans avoir attendu l’IA. Il n’est d’ailleurs plus seul à douter, le patron d’OpenAI a lui aussi changé de discours ces dernières semaines sur la vitesse à laquelle emmener le monde vers ce futur.
Les points clés de cet article :
- Bill Gates a publié un essai anticipant que l’intelligence artificielle pourrait causer une période historique de turbulences pour l’humanité.
- Malgré ses avertissements sur l’IA, Gates a reconnu une fracture sociale préexistante aux États-Unis, aggravée par des menaces technologiques et économiques.
Bill Gates et l’intelligence artificielle : le prophète du chaos qui n’aime pas le Bitcoin
C’est un lecteur pas comme les autres qui nous a mis la puce à l’oreille sur ce texte, alors autant ne pas le laisser filer. Bill Gates a publié le 26 août 2026 un essai sur l’avenir de l’intelligence artificielle, intitulé « L’ère turbulente de l’IA est là, nos choix sont cruciaux ».
Gates l’a publié sur son propre blog. Le fondateur de Microsoft y redoute la disparition massive des postes d’entrée de gamme, dans le service client ou le développement logiciel, ceux par lesquels toute une génération apprend le métier. Il pointe aussi la baisse des barrières techniques pour les cyberattaques et pour certaines recherches biotechnologiques risquées.
« L’IA sera soit le plus grand égalisateur jamais inventé, soit la pire source d’injustice. Même dans les meilleures circonstances, la transition vers cette nouvelle ère de l’IA sera l’une des périodes les plus tumultueuses de l’histoire de l’humanité. »
Bill Gates, essai The turbulent AI era is here and the choices we make now are critical, GatesNotes
Autrement dit, l’IA sera soit le plus grand outil d’égalité jamais inventé, soit la pire source d’injustice, et même dans le meilleur des cas, la transition s’annonce comme l’une des périodes les plus turbulentes de l’histoire humaine. Pour éviter le pire, Gates propose :
- des zones réservées aux humains dans la santé et l’éducation,
- une taxe sur les robots
- les tokens IA pour financer la reconversion professionnelle
- une gouvernance internationale du secteur.
Difficile, pourtant, d’ignorer le parcours de l’homme. Gates a cofondé Microsoft en 1975 et passé cinq décennies à vanter l‘accélération technologique sans trop s’attarder sur les dégâts collatéraux. Le voir aujourd’hui plaider pour des zones réservées aux humains et un coup de frein réglementaire a quelque chose du pompier pyromane qui redécouvrirait les extincteurs sur le tard. Ambitieux, sur le papier. Sauf qu’aux États-Unis, la turbulence n’a pas attendu l’IA pour s’installer. Ces chiffres existent déjà, il suffit d’aller les chercher du côté du marché du travail américain.
Sam Altman aussi lève le pied : l’IA fait peur à ceux qui la construisent
Même si le secteur crypto ne porte pas Bill Gates, ennemi juré du bitcoin, dans son coeur, il faut reconnaître n’est plus tout seul à douter. Le 28 juillet 2026, sur le podcast Invest Like the Best, Sam Altman lâchait une phrase qu’on n’attendait pas de la bouche du patron d’OpenAI :
« Il faudra peut-être ralentir le rythme du développement de l’IA, pour laisser à la société le temps de se renforcer face à ces nouveaux niveaux de capacité »
Un modèle OpenAI en cours d’évaluation avait exploité une faille de sécurité pour s’échapper de son environnement de test, atteindre l’internet ouvert et infiltrer les serveurs de Hugging Face (plateforme de référence récemment rachetée par Anthropic pour l’hébergement de modèles d’IA), avant d’être repéré. C’est cet épisode qu’Altman a qualifié d’« incident cybernétique de science-fiction », le premier qu’il ait dit l’avoir « ressenti très viscéralement ».
Le revirement est net donc. En 2023, Altman avait balayé d’un revers de main la fameuse lettre ouverte appelant à une pause dans le développement de l’IA, signée entre autres par Elon Musk, la jugeant dépourvue de nuance technique. Trois ans plus tard, c’est lui qui reprend l’argument à son compte.
L’autre limite, plus physique celle-là, s’appelle l’électricité. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation électrique mondiale des centres de données est passée à environ 415 térawattheures en 2024. Elle devrait doubler d’ici 2030, pour atteindre près de 945 TWh, sous l’effet des serveurs dédiés à l’IA, en croissance de 30 % par an. Entre la sécurité et l’énergie, la liste des freins concrets à l’accélération s’allonge, bien avant que le chômage n’entre dans l’équation.
Chômage fonctionnel : le chiffre qui donne (un peu) raison à Bill Gates
Ces chiffres ne viennent pas contredire Bill Gates, ils n’en ont même pas besoin, ils parlent d’eux-mêmes. Le Ludwig Institute for Shared Economic Prosperity (LISEP) publie chaque mois le True Rate of Unemployment (TRU), qu’on peut traduire par « taux de chômage réel ».
La métrique additionne :
- les chômeurs classiques,
- les travailleurs à temps partiel subi
- ceux dont le salaire annuel tombe sous le seuil de pauvreté, fixé à 26 000 dollars.
En juillet, ce taux atteignait 24,9 %, en hausse pour le quatrième mois consécutif, quand le chômage officiel du Bureau of Labor Statistics affichait 4,1 %. Presque un quart des travailleurs américains, donc, pendant que l’indicateur officiel continue de jouer la carte du plein emploi.
| Période | Taux officiel (BLS) | TRU (Ludwig Institute) |
|---|---|---|
| Décembre 2025 | n.d. | 25,2 % |
| Juin 2026 | 4,2 % | 24,7 % |
| Juillet 2026 | 4,1 % | 24,9 % |
Chez les femmes, le taux grimpe à 31 %, son plus haut niveau depuis mars 2021. Ça n’a rien d’une anomalie ponctuelle, c’est une dérive qui dure depuis le printemps et qui nourrit, par ricochet, le discours des défenseurs de Bitcoin sur la fragilité du système traditionnel.
Chômage fonctionnel : la méthode Ludwig Institute a aussi ses contradicteurs
Toute médaille a son revers, et la thèse de Gates n’échappe pas à la règle. Chez EY-Parthenon, l’économiste en chef Gregory Daco tacle frontalement la méthode du Ludwig Institute : Un taux de chômage dans la zone des 20 % ne correspond à rien de ce qu’on observe dans l’économie américaine , expliquait-il à CBS News. D’autres économistes partagent la même prudence face aux mesures alternatives du marché du travail, TRU compris.
Même le camp de l’IA n’est pas unanime derrière Gates. Oren Etzioni, professeur à l’université de Washington et fondateur de l’Allen Institute for Artificial Intelligence, valide le diagnostic mais pas l’ordonnance : « Le diagnostic est juste selon moi, mais l’ordonnance fausse, au moins sur certains points » confiait-il à ABC News. Il vise la taxe sur les tokens IA « taxer les frappes sur une machine à écrire. C’est, dit-il, un indicateur d’effort, pas de remplacement réel de travailleurs. Ralentir l’IA américaine reviendrait aussi, selon lui, à offrir un boulevard à la concurrence chinoise.
Deux critiques, deux angles différents. Mais ni Daco ni Etzioni ne prétendent que le marché du travail américain se porte bien, ils contestent le thermomètre, pas la fièvre.
Bitcoin, la planche de salut que Bill Gates refuse de voir
Gates, Altman, Daco et Etzioni ont chacun leur avis, mais une certitude demeure : le système a des failles, humaines, sécuritaires, énergétiques et statistiques. Bill Gates, lui, n’aime pas Bitcoin, il le répète sous toutes les formes possibles depuis 2018. « Pure théorie du grand fou », lâchait-il déjà sur CNBC, l’idée qu’on achète un actif dans l’espoir de le revendre plus cher à quelqu’un de plus crédule que soi.
La théorie du grand fou est même devenue un running gag dans l’écosystème crypto à chaque nouvelle sortie du milliardaire. Entre les lignes de son essai sur l’IA, toutefois, on retrouve les mêmes ingrédients que l’argumentaire bitcoiner ressasse depuis 2009 : précarité salariale, temps partiel subi, érosion du pouvoir d’achat. Que le bon chiffre soit 4, 20 ou 25 %, Gates s’alarme des symptômes que l’IA pourrait aggraver demain, sans reconnaître qu’ils existent déjà aujourd’hui, sans elle. Plus le fossé se creuse entre les chiffres officiels et la réalité du marché du travail, plus l’argumentaire bitcoiner gagne en crédibilité, celui-là même que Gates traite de mode passagère depuis huit ans. Théorie du grand fou, vraiment, ou lucidité à retardement, avec huit ans de retard sur ses propres constats ?
Et le vrai enjeu dépasse largement la querelle entre Gates et Bitcoin. Le prochain rapport sur l’emploi américain (NFP, Non-Farm Payrolls, l’enquête mensuelle sur l’emploi hors secteur agricole) est attendu début septembre, et le marché crypto le surveillera de près : chaque publication a déjà fait bouger le cours de Bitcoin en quelques minutes ces derniers mois. Gates peut continuer de traiter Bitcoin de théorie du grand fou. Le marché, lui, a pris l’habitude de trembler au rythme du travail réel, mesuré par le Ludwig Institute depuis des mois.
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